Le passeur .
" une poussière lumineuse se déposait partout
et nous pouvions dire que nos projets étaient déclassés par une telle richesse "
Michel Fardoulis Lagrange ( les enfants d'Edom , edit Corti )
( livre à la beautée inassouvie , sans cesse réédité , sans cesse épuisé , hélas!!!! , je l'ai tant donné , que je ne l'ai plus moi-m^eme , celui ci contient trois nouvelles , publiées sèparement après guerre , sous les titres de " le passeur "
" Goliath " , dans la première de ces nouvelles dont je ne souviens plus du titre ( vieillerie de la mémoire ! ) il y a une vache qui remonte à la surface ......! un style d'écriture unique , obscure à celui qui ne veut pas se dénuder ! ) bref ,
je suis acheteur d'une photo-copie !!!
Comments
monsieur , je suis allée dans google pour avoir plus de précisions sur votre Michel dont j'ignore tout et je suis tombée sur un extrait du "passeur"que je copie -colle ici parceque s'il a quelqu'un qui puisse comprendre ici ce qui m'arrive , il me semble bien que c'est vous .La nuit , je fais tant de cauchemars qu'un jour j'ai fini par dire à mon psy auxquels je les confie pour qu'il m'aide à les comprendre qu'il était mon "passeur de rêves "et voilà qu'en lisant ce petit texte , je me suis mise à le lire en le décodant sans arrêt passage inconscient -conscient , difficulté du "halage ", confusion marecageuse , eau symbole des émotions , zone de conflits provoquant l'emergence ou la moyade etc..etc... et la poésie du texte préservant tout à fait ce flou inconscient qui permet toutes les dérives , et bien je me suis prise à rêver de cette correspondance poèsie -psychanalyse que favorise à merveille le style .....
LE PASSEUR
Quand le bac traversait la rivière, sur les berges les joncs se mettaient à bouger ; peut-être un animal s’y cachait-il, se préparant à plonger et à prendre part à la course. En ce cas, il ne restait au voyageur aucune chance de lui échapper, d’autant plus que le bac glissait lentement, remorqué par un filin accroché sur l’autre rive, filin que le passeur saisissait à pleines mains et tirait.
Des marais s’étendaient aux alentours, troublés ainsi périodiquement par un investissement hypothétique et mystérieux. Le bac n’avait pas de rebord et le moindre clapotis provoquait une montée d’eau ; malgré sa largeur, il se prêtait facilement au jeu du naufrage et du rétablissement, repliant ou déroulant les algues au passage. Mais cela ne dérangeait pas les pressions tranquilles et constituées. Mieux encore : en quittant une rive pour l’autre, on était pénétré par le sentiment d’une durée immobile, d’un glissement devenu peu à peu imperceptible. Alternance ou substitution des mobiles, les surfaces indiquaient surtout l’unicité d’un instant et de son miroir.
En débarquant, les voyageurs avaient tendance à s’attarder parmi les limpidités et les nonchalances vaporeuses du matin qui plus tard s’en allaient, laissant l’air indemne. À vrai dire, les voyageurs ne se sentaient pas à l’aise, soupçonnant la présence de l’être embusqué dans les joncs, dont l’intelligence s’identifiait par moment à l’espace pur, sans escalade. Ils finissaient par apprendre que le rejeton du passeur avait là son champ d’action. Lors de la montée des eaux il allait se mettre debout, se débusquant, certes, mais aussi s’enfonçant davantage dans le marais ; comme son père, il garderait le filin et il tirerait pour ramener les choses à leur expression insensible et effacée.
Des sillons que le bac laissait derrière lui résultaient la même application pour les apparences, le même exercice de mémoire pour le fils du passeur, au milieu d’autres décors tels que les peupliers se reflétant sur des terres inondées et dont la théorie écartait le dissemblable. Seul à l’avant du bac, il n’hésiterait pas à accorder des privilèges aux régions qui se partageaient l’ordre établi. En acquérant de la maturité dans le métier, il ferait valoir sa quête de l’impossible. Il faudrait bien sûr, obéir aux préceptes reçus dès la naissance pour obtenir la maîtrise des itinéraires perturbés.
Les voyageurs remplissaient la journée du passeur et lui assuraient quelque gain. Il exécutait les gestes d’un rituel s’accomplissant au fil de la rivière. Ainsi le métier devenait épuisant et la compétition extensible.
Le bac, aussitôt arrivé sur la rive opposée, repartait pour prendre le chargement suivant. Parfois ce trajet s’effectuait pour rien, aucun voyageur ne se trouvant sur la berge, mais les clauses du contrat stipulaient un aller-retour permanent afin que l’espace palpitât. On pouvait aussi rattacher ce va-et-vient du bac au tempérament du passeur tirant le filin d’une manière ininterrompue et s’efforçant de surmonter les antagonismes pour maintenir coûte que coûte sa navigation unie. L’eau et le ciel se mêlaient alors dans cette constante où les catégories se supprimaient. De surcroît on voyait l’image du bac grandir dans un mirage et venir à sa rencontre pour l’engloutir. Ainsi l’instant était fait de naufrages quand des mesures grandioses intervenaient. On se demandait finalement si cette avance du bac fantôme ne demeurait pas sans effet car elle n’abordait le temps que sur sa périphérie.
Le rejeton ajoutait à tout cela les machinations de son esprit et leurs conséquences. La plupart des voyageurs ne parlant pas la même langue que lui, il se livrait à une mimique avant de parvenir à la parole. Il ne restait désormais que cette propagation impérieuse de son humeur, que le rire et ses éclats. Le bac fantôme, alors en parade, fendait les eaux et provoquait des remous, observant toutefois le silence réservé aux énigmes.
Il faut dire que pour le rejeton la tentative était de taille ; il s’agissait de lancer le filet sur les passagers, debout à l’embarcadère, et de les traîner, captifs, dans la rivière afin de les assimiler à la coulée qu’il ressentait en lui depuis sa naissance. Il y avait là une référence essentielle, tout, même les phénomènes les plus improbables, devant se conformer à la violence du courant.
Bien sûr, à force de faire le guet et de regarder devant soi, l’image de la rivière était engendrée incestueusement et les passagers se trouvaient voués à l’impuissance par des mesures toujours plus larges. Par contre, il n’existait pas pour eux de notions obscurcissantes durant leur voyage. On pouvait comparer les licences dont ils bénéficiaient aux éblouissances du rejeton en présence de souvenirs désincarnés et mouvants. Les translations étaient accompagnées de brumes se dissipant à l’approche de midi pour abandonner les contingents de voyageurs aux coutumes mentales insatiables du voyeur. De plus en plus le bac fantôme devenait objet de lucidité et de triomphe ; il se mouvait sans aucun désaccord sur le plan que l’eau installait, et s’il était jamais question de s’entendre avec les passagers, cela serait au moyen de propos bien ajustés.
À d’autres moments, le fait d’être seul avec son père troublait le rejeton, car l’absence de paroles entre eux s’élargissait jusqu’à épouser les berges qui fuyaient ainsi, laissées sans recours ; rien ne semblait alors moins certain que de pouvoir regagner la terre ferme en rapprochant de nouveau les berges grâce à la parole retrouvée.
Par ailleurs, n’y avait-il pas un règlement, le départ du bac à des heures fixes, que le passeur s’efforçait de garantir pour remplir le temps ? Aussitôt de nouvelles incidences se présentaient, écartant sensiblement des lieux toute application, et le ciel dominait. La translation figurait donc comme un principe général, imbu de sa promotion et ne pouvant être coupé de sa fastueuse lignée.
On vivait distinctement en suivant les péripéties de la traversée. Le monde semblait réparti également ; cependant des foyers d’éruption et de prodigalité allaient naître quelque part, des faits de surface capables de détourner les sens. Dans une nature sans défaut, des pièges étaient tendus au néant, prêts à perturber l’attente du rejeton habitué à se baisser parmi les joncs, à ne laisser voir que son dos arrondi comme celui d’un animal. S’il lui advenait de se remettre debout, immédiatement il lançait un défi aux forces adverses, ce qui était dans les traditions du relèvement du matin, avec d’autres impératifs comme le gonflement des poumons par l’air des marécages et les transgressions de la vue perçante.
Il faut avouer que, baissé, il se sentait apte à rouler sur lui-même, éprouvant les bienfaits de la translation sans le moindre conflit. Plus encore : il existait une figure de cette dernière au fond des eaux, immuable, pendant qu’une autre emportait les voyageurs jusqu’au pôle opposé. Ainsi le fils du passeur, à travers les changements, obtenait une trêve à la fois opportune et intemporelle.
En plein midi, les reflets de l’eau se dirigeaient d’un même côté tout en se défaisant accessoirement. Les faveurs étaient aussi bien accordées que supprimées dans l’instant ; les voyageurs n’étaient-ils pas projetés en avant jusqu’à l’endroit de l’indiscernable où ils faisaient naufrage ? Et l’on eût dit de nouveau qu’aucune aventure n’avait été tentée et que dans la rivière étale toute matière intelligible tombait en souffrance.
(...)
Lors du passage à la rive d’en face et sous l’influence des courants, la fragilité d’être n’avait pas à se contracter, elle se trouvait sous des effets identiques qui l’équilibraient. Certes, devant un naufrage l’instinct du danger était alerté, mais n’avait-il pas été agréé d’avance par les translations de toute nature ? Qu’on le veuille ou non, la même figure maîtresse, couchée sur le lit de la rivière, triomphait des changements ; si elle s’en allait par le fond, elle s’enfoncerait dans l’argile. Le geste souple d’un nageur était renvoyé à la surface, d’où il tentait à nouveau l’approche de l’image en fuite pour replonger et acquérir au passage de nouvelles aptitudes jusqu’à atteindre la position de fond, horizontale et inséparable d’elle-même. C’était finalement, à travers la fluidité et le désamorçage des contraires, une non résistance aux principes.
je viens de "passer " un moment plein de débordements , de renflouages de vides,de conflits résolus , de metaphores ascentionnelles , de metonymies genereuses etc..etc...merci
1996
192 pages
ISBN : 2-7143-0577-6
120 F
ce texte' est de vous ? il me fait penser à de l'écriture automatique où l'emotion se ferait kaleidoscope reproduisant à l'infini l'indicible fragmenté de l'être qui suiciderait son prisme miroitant d'artifices et ses particules de lumières colorées dans un torrent tumultueux de vie desordonnée mais liberateur , jusqu'à rejoindre le fleuve maitrisé puis l'ocean infini du retour à la naissance ....
vous n'aimez pas "monsieur " et vous n'aimez pas "poussière" non plus , je sais ,mais n'êtes vous pas mon sieur et ne suis -je pas poussière par origine et en devenir ? si je me sens bien dans vos mots , votre maitrise et votre experience me situent loin derrière vous .L'écume n'est pas un masque qui vous dissimule mais avant tout la couleur , la matière constitutive de vos écrits .Et pourtant vous N'êtes pas QUE ce que vous écrivez monsieur ......
attendez -moi , attendez-moi , je ne suis pas encore arrivée où vous êtes , et si je ne suis pas arrivée où je dois être vous ne pouvez pas avoir été ce qui n'est plus ...je suis le frôlement évasif qui justifie les mots qui persévèrent , vers élidés , vers alités , vers alizés vers un mythique cipango d'esperance .....
ps: je n'ai pas compris "élevage à la Man Ray "?
http://www.mollat.com/